Nous savions depuis quelques mois déjà que notre fils souffrait d'allergies alimentaires lorsque nous avons reçu, par télécopieur, une note succincte signée par le médecin traitant recommandant de nous procurer un auto-injecteur d'adrénaline. Il y a neuf ans de cela et je me souviens encore de ma perplexité en lisant la télécopie. Je ne connaissais alors presque rien aux allergies alimentaires et ignorais ce qu’était un auto-injecteur. Je me suis donc documentée tant bien que mal sur le sujet sans pouvoir bénéficier des conseils éclairés d’un professionnel de la santé.
Notre petit bonhomme a eu sa première réaction allergique vraiment grave un peu moins d'un an plus tard. Nous n’avions qu’une dose d’adrénaline à portée de main. Cette dose unique n’a pas suffi à enrayer la réaction. Nous avons pris notre voiture pour foncer à l’hôpital (un trajet d’une dizaine de minutes) avec un enfant qui râlait et qui vomissait sur le siège arrière. Nous n’avons causé aucun accident, ce qui prouve que notre bonne étoile ne nous avait pas complètement abandonnés.
Les erreurs que nous avons commises lors de cette première réaction m’apparaissent clairement maintenant. Nous aurions dû disposer de plus d’une dose d’adrénaline. Nous aurions dû administrer celle-ci plus rapidement. Nous aurions dû appeler l’ambulance plutôt que prendre la voiture. J’ai néanmoins beaucoup d’indulgence pour les parents inexpérimentés que nous étions alors. Nous ne savions pas parce qu’on ne nous avait rien expliqué.
Peut-être avez-vous vécu une expérience similaire? En tout cas, les confidences qui m’ont été faites au cours des dernières années par des parents d’enfants allergiques m’ont convaincue que notre histoire n’a rien d’exceptionnel.
C’est pourquoi j’ai applaudi à l'initiative du Ministère québécois de la Santé et des Services Sociaux (MSSS) qui, en mars 2007, a annoncé qu’il préparait une formation de quelques heures sur l’administration de l’épinéphrine (ou adrénaline). J'ai communiqué avec Dr Daniel Lefrançois, directeur médical national des services préhospitaliers d’urgence au MSSS et maître d'œuvre de cette formation qui m'a appris que cette dernière ne sera pas offerte au grand public avant 2008. Dr Lefrançois a toutefois accepté de répondre sans attendre à quelques-unes de mes questions sur le recours à l’adrénaline lors d’une réaction allergique causée par un aliment.
Voici donc la première partie de l’entrevue que m’a accordée Dr Lefrançois (la deuxième partie de cet entretien est publiée sur cette page).
R. Pour moi c’est assez clair.
Je suis encore praticien à l’urgence. J’y vois beaucoup de gens qui, par le passé, ont fait une réaction d’intensité pas nécessairement importante et qui se retrouvent à l’urgence avec des réactions plus significatives sans avoir de prescription. On s’est assuré, à l’urgence, que tous ceux et celles qui ont une réaction allergique présumée ou objectivée d’intensité suffisante pour être admis à l’hôpital ou observés durant quelques heures, aient une prescription d’adrénaline auto-injectable à la sortie.
Q. Par contre, au Québec, on peut se procurer un auto-injecteur d’adrénaline sans prescription, n’est-ce pas?
R. C’est quand même généralement préférable d’avoir une prescription. Souvent la compagnie d’assurance va exiger une prescription avant d’effectuer un remboursement.
L’avantage aussi de la prescription, c’est d’avoir tous les conseils qui entourent l’utilisation : quoi faire avant, quoi faire après, quoi surveiller.
Q. Idéalement, combien de doses d’adrénaline la personne allergique devrait-elle avoir à portée de main?
R. Est-ce qu’une c’est suffisant ou deux c’est mieux? Je vous dirais que deux, c’est mieux. Mais là, il faut voir, vous êtes où, vous avez quoi comme activité, etc. Souvent, les gens en ont deux parce qu’ils en laissent une à la maison et il y en a une autre qui va les suivre. Est-ce que les gens font tous ça? Sans doute pas. Si c’était moins cher, probablement qu’il y en aurait plus! Mais le nombre idéal est sûrement de deux parce que parfois, vous êtes loin. Vous allez en promenade quelque part, en pique-nique, vous allez à la pêche, vous n’êtes pas près d’un téléphone…il y a toutes sortes de raisons qui peuvent faire que vous n’êtes pas à dix minutes des secours.
Q. Et parfois, une seule dose ne suffit pas!
R. Exactement! Donc, de façon raisonnable, quand les gens le peuvent, qu’ils ont les assurances pour le couvrir, je vous dirais que deux doses, ce serait préférable.
R. Il y a intérêt à personnaliser un tel plan parce que tout document de ce genre contiendrait obligatoirement des généralités. Les résumés, qui peuvent être très bons du point de vue informatif, ne s’appliquent pas à un individu particulier. Ils s’appliquent à une cohorte d’individus. Cela va répondre aux besoins de 85% des gens mais pas à ceux des 15% qui restent. Et, comme vous le savez, ce n’est pas nécessairement parce qu’on a eu une réaction d’une intensité modérée une fois que ce sera la même chose par la suite. Parfois, deux réactions peuvent commencer de la même façon même si la deuxième pourrait avoir des conséquences beaucoup plus dramatiques que la première (ou vice versa). C’est difficile, pour ne pas dire impossible, d’avoir un message adapté à tout le monde.
Q. Des informations contradictoires circulent sur la médication qu’il convient de prendre en cas de réaction allergique pouvant être sévère. Par exemple, certains patients allergiques reçoivent comme consigne de prendre un anti-histaminique (tel du Benadryl) ou un bronchodilatateur (Ventolin) avant de recourir à l’adrénaline. À d’autres, on recommande de s’administrer d’abord l’adrénaline. Comment expliquer ces disparités?
R. Le Benadryl, comme le Ventolin, c’est bon en traitement de support. Dans le cas d’allergies alimentaires ou médicamenteuses qui induisent des réactions significatives systémiques, je pense que c’est dangereux de mêler les gens avec trois, quatre médicaments.
L’adrénaline est un excellent bronchodilatateur qui va également aider au niveau de la tension artérielle, de l’œdème, etc. et ce, de façon immédiate. Pour les gens qui ont des réactions importantes, systémiques, le message devrait toujours être de donner en premier l’adrénaline avec la consigne de se rendre ensuite au centre hospitalier. Il va s’écouler un laps de temps significatif avant que le Bénadryl, pris par la bouche, soit absorbé. Il n’est donc pas vraiment utile dans une situation de réelle urgence.
R. Non.
Q. Même pas pour les personnes qui ont des problèmes cardiaques?
R. Si vous avez une réaction allergique systémique qui est significative, ce qui va arriver dans un premier temps, c’est que vos surrénales vont se contracter de façon maximale, vous allez extraire l’adrénaline dont vous avez besoin pour vivre. À l’hôpital, quand on a besoin d’adrénaline ou noradrénaline – on a les deux à l’hôpital – pour une personne, il n’y a à peu près pas de contre-indications. Un cardiaque qui ferait une réaction anaphylactique sévère, je vous assure qu’on ne va pas se gêner pour utiliser l’adrénaline.
[…]
Quant aux enfants, ils ont une tolérance à l’adrénaline, il n’y a aucun problème.
R. La première erreur, c’est la non administration. Ne pas donner l’adrénaline, c’est l’erreur majeure, une erreur, je ne dirais pas fatale, mais qui crée le plus de risques.
Q. Est-il exact de dire qu’il vaut mieux que la personne à qui l’adrénaline est administrée soit en position couchée?
R. Quand on a un choc important avec une vasodilatation artérielle et veineuse périphérique, si on assoit les gens, ça se peut qu’il y ait syncope et perte de conscience par manque de débit sanguin. Quand vos vaisseaux deviennent complètement dilatés à cause des substances reliées à l’anaphylaxie, vous n’avez plus de retour sanguin. Lorsque le tronc est élevé, vous n’aurez pas de pression pour perfuser votre cœur, donc votre cœur va arrêter d’éjecter du sang, votre cerveau ne sera pas perfusé et vous allez faire une syncope complète.
Q. Donc, quand on recommande la position couchée, ce n’est pas tant pour l’administration de l’adrénaline qu’à cause des conséquences de l’anaphylaxie?
R. L’adrénaline va faire le contraire, elle va augmenter la contractivité de votre cœur, va augmenter la pression, c’est-à-dire va resserrer les vaisseaux puis va augmenter votre perfusion. Mais ce qu’on veut éviter, c’est qu’à cause du choc anaphylactique en lui-même, qui induit une relaxation des vaisseaux artériels et veineux, vous n’ayez pas (ou presque pas) de retour veineux, donc votre pression va tomber à zéro puis si vous vous assoyez… C’est un peu comme les gens qui ont un choc vagal. Si on les assoit ou on les met debout, ils vont faire une syncope.
R. Il s’agit de cas isolés. On a quelques cas ici et là. Ce sont plus des décès anecdotiques, je vous dirais, que des statistiques sur une longue période avec beaucoup de gens.
L’autre chose que je peux vous dire, c’est qu’au niveau des services préhospitaliers d’urgence, on donne, bon an mal an, environ 150 à 200 injections d’adrénaline pour des réactions allergiques sévères. Ça c’est pour l’ensemble des services ambulanciers au Québec.
Auteure: Marie-Josée Bettez
Date: septembre 2007
La deuxième partie de cette entrevue est publiée sur cette page.
À propos de l'auteure :
Marie-Josée Bettez est avocate, entrepreneure et, surtout, mère d'un enfant allergique à de multiples aliments. Elle a signé deux ouvrages sur les allergies alimentaires et donne régulièrement des ateliers et conférences sur le sujet en plus de s'impliquer auprès de diverses organisations oeuvrant dans ce domaine.
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