sans :

Bannir ou pas?

Afin d’assurer un environnement plus sûr aux enfants souffrant d’allergies alimentaires, de nombreuses écoles primaires interdisent certains aliments des boîtes à lunch et collations des élèves. La mesure soulève, encore et toujours, beaucoup de passion. Bannir les noix et les arachides, passe encore mais qu’en est-il des produits laitiers, des œufs, du poisson? Jusqu’où peut-on aller?

Un peu avant l’entrée de mon fils en maternelle, j’avais demandé à son allergologue de rédiger une lettre à l’intention de la direction de l’école. Le but était de confirmer la nature et l’ampleur de ses nombreuses allergies alimentaires et de préciser les précautions à prendre pour réduire les risques de réactions.

sac-lunch.jpgL’allergologue (que j’adore, soit dit en passant) a préparé cette note en y ajoutant, de son propre chef, une recommandation qui m’a un peu étonnée : celle de bannir tous les produits laitiers des collations, celles-ci étant consommées dans la salle de classe.

Il faut savoir que l’allergie au lait de vache de mon petit bonhomme est on ne peut plus sérieuse. Au moins aussi inquiétante, sinon plus, que son allergie à l’arachide. Néanmoins, je n’avais pas envisagé qu’une telle mesure pouvait être imposée à l’ensemble des élèves. Cela me semblait, pour dire le vrai, un peu radical.

La lettre a néanmoins été remise telle quelle à la direction de l’école qui a accepté la recommandation de l’allergologue et a avisé les parents des autres élèves de la classe de cette nouvelle interdiction.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la mesure n’a pas été bien reçue.

Lors de l’assemblée de parents qui a suivi, l’agressivité était palpable. Une mère s’est inquiétée de ce que son enfant soit de nouveau, l’année suivante, dans la même classe que « l’allergique ». D’autres commentaires négatifs ont été proférés. J’étais littéralement pétrifiée et profondément malheureuse de la tournure des événements.

Pour tenter d’arranger un peu les choses, j’ai soumis, quelques jours plus tard, une longue liste de collations permises que l’école a ensuite distribuée aux autres parents d’élèves. L’initiative a été reçue avec une certaine tiédeur et la frustration de plusieurs parents est demeurée très évidente tout au long de l’année.

Une question controversée

Au Québec, la gestion des allergies dans les établissements scolaires est décentralisée ce qui signifie que les protocoles en cette matière diffèrent d’une commission scolaire à l’autre, voire même, au sein d’une même commission scolaire, d’une école à l’autre.

Cela dit, à l’heure actuelle, la majorité des écoles primaires québécoises bannissent les noix et les arachides. Ces aliments ont été tout particulièrement ciblés parce qu’ils sont à l’origine de la plupart des réactions allergiques graves ainsi que des décès. Cette politique d’exclusion est plutôt bien acceptée même si elle suscite encore quelques grincements de dents.

En général, ce sont dans les écoles où la liste des interdits est plus longue que les vrais problèmes surgissent.

Ainsi, en 2003, un journaliste bien connu au Québec a évoqué le cas d’une fillette de cinq ans, allergique aux noix, arachides, œufs et kiwis. Afin qu’elle puisse fréquenter l’école en toute sécurité, les parents des autres écoliers avaient été informés que les collations de leurs petits devaient être exemptes de ces aliments. Le journaliste, après avoir qualifié cette mesure de « complètement déraisonnable », a plutôt proposé d’isoler la petite fille dans la maison familiale en lui fournissant (quand même!) un professeur privé. Il était d’avis que les enfants souffrant d’allergies alimentaires sévères représentaient un fardeau trop grand pour le réseau scolaire et qu’ils devraient en être purement et simplement retirés. Cet article a suscité plusieurs courriels de lecteurs et lectrices. La majorité d’entre eux partageaient l’opinion du journaliste.

Plus récemment, une journaliste de La Presse a publié sur son blogue un texte sur le même sujet : « Pour en finir avec les aliments interdits à l’école ». Ce n’est pas tant l’article qui dérange que certains des commentaires publiés à la suite de celui-ci. Il y a là beaucoup d’intransigeance et d’ignorance. On y fustige « ces parents d’enfants allergiques qui veulent que toute l’humanité s’adapte » et on y propose de mettre les enfants allergiques à l’écart (dans un autre local) à l’heure du dîner. Comme si ces enfants formaient un bloc compact et qu’ils étaient tous allergiques aux mêmes aliments!

Va-t-on trop loin?

Les attaques mesquines et les manifestations d’intolérance à l’endroit des enfants allergiques et de leurs parents me heurtent profondément. Du même souffle, je peux comprendre l’exaspération des parents d’élèves qui ne souffrent d’aucune allergie et qui doivent malgré tout composer avec une liste d’aliments interdits parfois longue. D’autant que les écoles imposent déjà beaucoup de restrictions qui n’ont rien à voir avec les allergies alimentaires (pas de friandises, de boissons gazeuses, de fruits séchés, de collations qui font des miettes ou qui pourraient couler, etc.).

Signe-arachides-140x120.jpgL’exemple de Lucie illustre bien mon propos. Celle-ci m’a envoyé un appel à l’aide il y a quelques jours. Mes enfants, m’a-t-elle écrit, n’ont pas d’allergies alimentaires mais c’est tout comme puisque l’école a interdit les œufs, les noix, les arachides, le poisson, les fruits de mers, les cerises et les kiwis. Lucie cuisine elle-même les desserts et collations de ses enfants, faute de trouver sur les tablettes des épiceries des produits exempts des allergènes en question. Il lui faut maintenant apprendre à décoder les étiquettes des produits alimentaires et à cuisiner avec des substituts.

Est-il raisonnable d’exiger autant des parents d’enfants non allergiques? N’y a-t-il pas un risque que de telles mesures entraînent un ras-le-bol généralisé dont nos enfants (ceux qui ont des allergies) seront les premiers à souffrir? Ne devrait-on pas mettre plus d’énergie sur l’éducation ainsi que sur les mesures de prévention et ne recourir à l’exclusion qu’en tout dernier recours?

Et puis, d’un point de vue pratique, avec la prolifération des allergies alimentaires, les listes d’interdits pourraient devenir tout simplement ingérables, parce qu’interminables ou encore en raison d’allergies incompatibles.

Ainsi, l’été dernier, mon fils a fréquenté pendant une semaine un camp de jour. La première journée, les responsables du camp ont avisé tous les parents que le repas du midi ainsi que les collations des enfants ne devaient pas contenir de soya, un enfant étant allergique à cet aliment. Or, mon fils ne peut consommer ni produits laitiers, ni poisson, ni fruits de mer. Il est allergique à certaines viandes ainsi qu’à quelques légumineuses sans parler des arachides et des noix. Le soya est donc, pour lui, une source très importante de protéines et un substitut de premier choix. Après réflexion, mon amoureux et moi (qui n’avions demandé l’exclusion d’aucun aliment) avons décidé de nous conformer à la demande du camp puisque celui-ci était de courte durée. Éliminer le soya pendant toute l’année scolaire serait toutefois impensable.

Repartir à zéro

Remettre en doute le bien-fondé de mesures prises par des écoles afin d’assurer la sécurité d’enfants allergiques alors qu’on est soi-même mère d’un tel enfant, est pour le moins inconfortable. J'ai presque l'impression de trahir ma race!

Pour éviter toute confusion, je précise que je suis en faveur de l’interdiction des noix et arachides dans les écoles primaires (et plus encore dans les centres de la petite enfance et les garderies). Comme je l’ai déjà mentionné, cette mesure fait l’objet d’un quasi consensus au Québec. En outre, de nos jours, il est assez facile de trouver des produits exempts de ces aliments dans les épiceries.

Par contre, pour toutes les raisons mentionnées précédemment, je ne suis pas certaine que l’exclusion des allergènes autres que les noix et les arachides soit nécessairement la meilleure solution.

Voilà pourquoi, après l’expérience un peu traumatisante vécue en maternelle, mon amoureux et moi avons décidé de changer d’approche. Nous avons eu droit à une deuxième chance, notre fils ayant été transféré dans une nouvelle école suite à un déménagement. Cette école avait déjà banni noix et arachides et nous avons décliné l'offre de la direction d’interdire d’autres aliments. Nous avons toutefois insisté sur les précautions à prendre pour assurer à notre fils l’environnement le plus sûr possible. Cela fait plus de quatre ans qu’il fréquente cette école et, jusqu’ici, tout se passe très bien.

Il est plus que temps qu’une approche globale soit développée au Québec en cette matière. L’évaluation au cas par cas, au gré des revendications des parents et du bon jugement des intervenants scolaires est problématique et peut conduire à des excès. Je crains surtout l’effet de ressac. Si la gestion des allergies alimentaires en milieu scolaire régulier devient trop lourde, il pourrait être tentant de mettre nos enfants à l’écart. Un système parallèle pour les enfants allergiques est une éventualité que je ne veux même pas envisager.

Votre avis?

S’il y a un texte sur lequel j’aimerais connaître votre avis, c’est bien celui-ci! Vous pouvez vous manifester en cliquant sur le mot «Commentaires» au bas de cette page. Je suis impatiente de vous lire!


Auteure: Marie-Josée Bettez
Date: septembre 2008


À propos de l'auteure :
Marie-Josée Bettez est avocate, entrepreneure et mère d'un enfant allergique à de multiples aliments. Elle a signé deux ouvrages sur les allergies alimentaires et donne régulièrement des ateliers et conférences sur le sujet en plus de s'impliquer auprès de diverses organisations oeuvrant dans ce domaine.


Pour les autres dossiers, cliquez ici.



Inscrivez-vous à l'infolettre gratuite



Cinq raisons de vous abonner à l'infolettre

Commentaires (30)