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Sacrée arachide!

On le dit et on le répète sur toutes les tribunes : les cas d’allergie à l’arachide ont bondi au cours des dernières décennies. Un véritable boum, avancent certains. Cette affirmation est-elle fondée? Dr Ann Clarke, allergologue, professeure et chercheuse fait le point.

Dans mon ancienne vie (celle avant la naissance de mon fils), je mangeais du beurre d’arachide (ou de cacahuète, si vous préférez) tous les jours. Et j’adorais cela!

beurre-d'arachide-(290x200).jpgPetite, j’ignorais carrément qu’on puisse être allergique à cet aliment. Je ne connaissais personne qui souffrait d’une telle allergie et il n’en était jamais question à l’école. Mon premier vrai contact avec cette réalité remonte au début de la vingtaine. Le fils d’un collègue, gravement allergique à l’arachide, avait déjà subi plusieurs réactions. « La prochaine pourrait être fatale » m’avait confié son père. Son commentaire m’avait grandement impressionnée mais le phénomène m’apparaissait encore marginal.

Aujourd’hui, bien sûr, la situation a changé de façon radicale. Il semble que tout le monde connaisse au moins une personne allergique à l’arachide (sans parler des autres aliments). Et qu’on en souffre ou pas, l’impact de cette allergie sur notre vie quotidienne est indéniable (ne serait-ce qu’en raison de l’interdiction de l’arachide dans la plupart des écoles et des services de garde et des restrictions lors des fêtes d’amis ou en famille).

Une invention moderne, l’allergie à l’arachide? Sûrement pas. Cependant, il semble bien qu’on assiste, depuis quelques décennies, à une hausse importante du nombre de cas. Le problème est qu’il n’existe pas de données précises sur l’évolution de cette allergie.

Dr Ann Clarke allergologue, chercheuse et professeure au Centre universitaire de santé McGill s’est donné pour mandat de combler cette lacune. Les études qu’elle mène depuis huit ans visent à fournir des statistiques fiables sur la prévalence de l’allergie à l’arachide (une étude récente élargit le champ de ses investigations à d’autres aliments).

Dr Clarke a fort aimablement accepté de répondre à quelques-unes de mes questions. Voici la première partie de l’entrevue qu’elle m’a accordée.

Allergie à l’arachide : en hausse ou pas?

Q. Il y a huit ans, vous avez entrepris avec Dr Rhoda Kagan une étude sur la prévalence de l’allergie à l’arachide chez les enfants montréalais de 5 à 9 ans. Cette étude, qui a été publiée en 2003¹, a révélé que 1.5% des écoliers appartenant à ce groupe d’âge souffraient d’une allergie à l’arachide. C’est trois fois plus que ce qu’on croyait à l’époque. On peut donc parler d’une hausse significative des cas?

R. Avant d’affirmer qu’il y a eu ou non augmentation des cas d’allergie à l’arachide au Canada ou au Québec, il aurait fallu qu’une étude soit menée ici avant celle que nous avons effectuée en 2000-2002. Les études antérieures avaient été réalisées aux Etats-Unis. La première date de la fin des années 1990. Selon celle-ci, la prévalence était de 0.4%. Au début des années 2000, ce pourcentage avait augmenté pour atteindre 0.8%. Mais, encore une fois, ces études sont américaines. En outre, la méthodologie utilisée n’était pas la même que la nôtre. Voilà pourquoi on ne peut affirmer de façon certaine que le résultat que nous avons obtenu (1.5%) représente une augmentation. On ignore quelle était la situation au Canada auparavant.

Q. En 2006, vous avez entamé la seconde phase de votre étude. Celle-ci est-elle maintenant complétée?

R. Oui. Cette deuxième phase s’est, elle aussi, déroulée sur une période de deux ans, soit de 2005 à 2007. Entre la première phase de notre étude et la seconde, cinq ans se sont donc écoulés. Les résultats définitifs de la deuxième phase n’ont pas encore été publiés (ils devraient l’être d’ici six mois) mais une analyse préliminaire nous porte à croire que le nombre de cas n’a pas vraiment beaucoup augmenté pendant ces cinq années.

Q. Vous en arrivez au même pourcentage, c’est-à-dire 1.5%?

R. Non, ce n’est pas exactement le même pourcentage mais cela s’en rapproche beaucoup. Je ne peux vous révéler le chiffre exact parce que nous nous préparons à soumettre nos résultats pour publication. Or, si l’information est rendue publique maintenant, les conclusions de l’étude ne pourront pas être publiées dans une revue scientifique. Ce que je peux par contre vous dire, c’est que ce pourcentage se rapproche suffisamment du résultat précédent pour que nous puissions en conclure qu’il n’y a pas eu augmentation significative de la prévalence.

Q. La crainte qu’il y ait hausse continue des cas d’allergie à l’arachide ne serait donc pas fondée?

R. Je ne crois pas qu’on puisse affirmer une telle chose. Parce qu’en réalité, nous ne nous sommes attardées qu’aux cinq dernières années. Si nous avions reculé de dix ans ou si l'étude avait porté sur une période différente (par exemple de 1980 à 1990 ou de 1980 à 2000), nous aurions peut-être observé une augmentation de la prévalence. Les parents, les enseignants, les médecins ont vraiment l’impression qu’il y a de plus en plus de cas d’allergies. Le fait que nous ayons conclu que la prévalence chez les écoliers montréalais n’a pas augmenté de façon significative au cours d’une période de cinq ans ne permet pas d’affirmer qu’il n’y a pas eu de hausse pendant une plus longue période.

Hygiène et contact précoce

Q. Dans le cadre de vos recherches, vous êtes-vous interrogée sur les raisons qui expliquent qu’un si grand nombre d’enfants soient allergiques à l’arachide?

R. Nous ne pouvons l’expliquer de façon certaine. Vous avez certainement entendu parler de la théorie« hygiéniste »? (Note : selon cette théorie, les mesures d’hygiène présentes dans les pays industrialisés priveraient le jeune enfant du contact avec des micro-organismes favorisant la maturation de son système immunitaire. Notre milieu de vie aseptisé contribuerait ainsi à l’augmentation des maladies allergiques, de l’asthme et de l’eczéma.)

On a également avancé qu’un enfant exposé de façon précoce à l’arachide (parce que sa mère en a consommé pendant sa grossesse ou lorsqu’elle allaitait) serait plus susceptible de développer une allergie à cet aliment. Toutefois, des études plus récentes démontrent que ce n’est pas le cas : l’exposition précoce à l’arachide n’est pas associée à un plus haut risque de développement de l’allergie à cet aliment.

En réalité, on ne parvient pas à expliquer de façon satisfaisante pourquoi il y a autant de personnes qui souffrent d’allergies en Amérique du Nord.

____

1. Kagan, R. et coll. « Prevalence of Peanut Allergy in primary-school children in Montreal, Canada », Journal of Allergy and Clinical Immunology, vol. 112, no 6 (décembre 2003)


La deuxième partie de cette entrevue sera publiée dans quelques jours. Pour ne pas la manquer, je vous suggère de vous abonner à l’infolettre gratuite de ce site en cliquant ici.


Auteure: Marie-Josée Bettez
Date: novembre 2008


À propos de l'auteure :
Marie-Josée Bettez est avocate, entrepreneure et mère d'un enfant allergique à de multiples aliments. Elle a signé deux ouvrages sur les allergies alimentaires et donne régulièrement des ateliers et conférences sur le sujet en plus de s'impliquer auprès de diverses organisations oeuvrant dans ce domaine.


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