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Faire semblant

Invoquées à tort et à travers par certains, les allergies alimentaires ont le dos large. Sont-ils si anodins ces petits mensonges qui ont pour ultime effet de miner la crédibilité des personnes véritablement allergiques?

Une dame entre dans un restaurant avec quelques amies. Le groupe s’installe à une table. Un serveur, tout sourire, s’avance pour prendre les commandes. « Pas d’ail pour moi, précise la dame. J’y suis allergique! » Le serveur pâlit. « Madame, vous êtes dans un restaurant italien, il y a de l’ail dans tous nos plats! »

Ail-(260x200).jpgLe serveur, visiblement nerveux, se rend à la cuisine pour discuter de la situation avec le chef. Ce dernier accepte d’accommoder la cliente. Les plats sont servis. La dame déguste le sien avec plaisir et sans incident. Elle lorgne ensuite le contenu de l’assiette de sa voisine de table et lui demande si elle peut en prendre une petite bouchée pour y goûter. L’amie s’étonne. N’est-ce pas risqué étant donné son allergie? « Oh, répond la dame avec un petit rire, je ne suis pas vraiment allergique à l’ail. C’est simplement que je n’en aime pas le goût. »


Une histoire vraie

Cette anecdote, tout ce qu’il y a de plus véridique, m’est revenue à l’esprit il y a quelques jours à la lecture d’une chronique de Philippe Mollé publiée dans le journal Le Devoir. Après quelques remarques vaguement sarcastiques sur les allergies alimentaires, celui-ci conseillait à ses lecteurs de faire très exactement comme la dame de l’histoire, c’est-à-dire simuler des allergies pour ne pas avoir à manger certains plats (l’objectif, en l’espèce, étant d’éviter les excès alimentaires lors des célébrations entourant Noël).

Je précise tout de suite : j’ai beaucoup de respect pour monsieur Mollé. Sa passion pour la chose culinaire et ses compétences en la matière ne font aucun doute. Ma déception et ma stupéfaction après avoir lu sa prose sur les allergies alimentaires n’en ont été que plus grandes.

J’ai donc pris la plume (ou plutôt le clavier) à mon tour et ai envoyé la lettre suivante au journal Le Devoir :

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Je lis habituellement avec plaisir les chroniques de Philippe Mollé. Mais celle publiée dans l’édition du 27 et 28 décembre 2008 (« Petite pause méritée entre deux maux de foie ») m’a fait grincer des dents.

« La mode alimentaire 2008, écrit Monsieur Mollé, a été celle liée aux allergies. » Il s’étonne que dans les restaurants sélects, on s’enquière des allergies des clients avant même de leur expliquer le menu. Il suggère ensuite, pour limiter les abus pendant les fêtes, de feindre une allergie au gluten ou aux fruits de mer. Cette brillante stratégie permet de refuser, sans créer d’incident diplomatique, les boulettes épaissies à la farine et les insipides couronnes de crevettes.

Je pourrais qualifier ces propos d’inacceptables et d’irresponsables mais, pour être franche, je les trouve surtout décourageants. Est-il possible qu’on en soit encore là?

Rappelons donc, puisque c’est de toute évidence nécessaire, que l’allergie alimentaire n’a rien d’une mode. Il s’agit plutôt d’une pathologie potentiellement mortelle qui affecte de plus en plus de gens et qui a été classée au 4e rang des problèmes de santé publique par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans ce contexte, les restaurateurs qui s’inquiètent des allergies alimentaires de leur clientèle font tout simplement preuve d’un sens des responsabilités louable. Il n’y a pas lieu de s’en surprendre ou de s’en moquer, me semble-t-il.

Pour plusieurs personnes aux prises avec des allergies alimentaires, la période des fêtes est très stressante, justement parce que certains membres de la famille ne prennent pas leurs allergies au sérieux, ridiculisent les précautions prises pour éviter des réactions, se montrent négligents (en n’indiquant pas qu’un plat contient des arachides, par exemple) voire même mettent volontairement leur santé et leur vie en danger (oui, cela se produit malheureusement).

Ceux et celles qui simulent des allergies alimentaires, comme le conseille monsieur Mollé, sapent la crédibilité des personnes qui en souffrent vraiment et, de ce fait, compliquent encore un peu leur vie. Quelle légèreté et quel égocentrisme!

Monsieur Mollé, ces propos ne sont pas dignes de vous. Je ne peux que conclure à un dérapage passager attribuable à la dinde trop grasse et à la bûche de Noël trop sucrée.

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Le journal Le Devoir a choisi de ne pas publier ma lettre. J’ignore si d’autres ont pris la peine de réagir à la chronique en question. Ce qui est certain, c’est qu’aucun commentaire à ce sujet n’a été publié dans le courrier des lecteurs.


Crier au loup

Vous connaissez cette histoire du jeune garçon qui, pour s’amuser, prétendait régulièrement être attaqué par des loups? Chaque fois, les villageois, alertés par ses cris, se précipitaient à son secours, armés de pelles et de pioches. Le jour où les loups s’en sont vraiment pris au garçon, les voisins de ce dernier sont cependant demeurés sourds à ses appels, croyant à une nouvelle blague.

Celui ou celle qui s'invente une fausse allergie pour excuser un caprice alimentaire est un peu comme cet enfant qui criait au loup. La différence - et elle est de taille - est que ce n'est pas l'auteur de la « blague » qui risque d'en pâtir.

Pour demeurer en santé (voire en vie), les personnes allergiques doivent pouvoir compter sur l’appui et la bonne volonté de leur communauté (famille, école, restaurants, etc.). En s’attaquant à leur crédibilité, on augmente encore leur vulnérabilité.

Une solide campagne pour sensibiliser le public (et les journalistes) à la réalité des allergies alimentaires s'impose vraiment.


Auteure: Marie-Josée Bettez
Date: janvier 2009


À propos de l'auteure :
Marie-Josée Bettez est avocate, entrepreneure et mère d'un enfant allergique à de multiples aliments. Elle a signé deux ouvrages sur les allergies alimentaires et donne régulièrement des ateliers et conférences sur le sujet en plus de s'impliquer auprès de diverses organisations oeuvrant dans ce domaine.


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